Les deux émeraudes

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L’eau s’échappait encore, rugueuse, mais une heure tranquille montait,
sûre,
le long de la ligne blanche.

Deux yeux,
deux yeux brillaient,
deux émeraudes sur la banquise.

Maintenant, quelque chose.
Peut-être sa lumière, peut-être son écho.
Quelque chose murmure chaque seconde.
Un silence.

Là-bas, l’âme ne peut dire.
Elle est la Terre blanche qui couve un feu,
le ciel mauve des montagnes bleues,
le souffle léger, l’instant précieux,
l’amour, l’amour, l’amour qui manque à l’Amour.

Un rythme doux et fort, entre le jour et la nuit, palpite à l’infini.
Dans les mouvements de son cou, sur la lenteur brillante de son regard.
Nous voici. Nous voici morts.
Mille fois morts.
Morts au monde.

J’observe le soleil bas, revenu du froid.
J’écoute
la forme de sa voix, le vent dans ses cheveux,
les ombres gelées sous la méridienne, la musique de son visage,
– figure intégrale.

C’est à cette rivière que chantent tous les secrets du monde.
Cette ardeur qui descend doucement, dans l’eau de ses bras.

Sur mon corps il y a cette bouche, assourdissante de silence,
les mots perdus qui disent tout, couleurs-mélanges, muettes.
Cette vision turquoise se fixe,
sublime et magnifiée,
magnifique, sublimée,
– fantôme exposé.

L’espace, évanoui. Le temps, suspendu.
Depuis trois mille ans. Au moins.
Aimer et mourir, un moment encore,
à gauche, à droite, on s’élance, on revient.
Faut-il que je grimpe ou que je vole ?
Ou bien le Temps se dilate, ou bien c’est la Terre qui tangue.
Des pirates endiablés prennent des vaisseaux transis
et du ciel, tombent des feux, pierres à fendre.
Nos coeurs sont nos saisons.
Mort-noyé dans la vision de ma divine amante,
je perds la mémoire de tous ces blés brûlés.

A présent, nos lèvres closes recouvrent nos corps et dessinent.
Un bijou ciselé, des palais de corail.
Des nuages dressent des ponts, des oiseaux font pousser des arbres,
des villes se décrochent de la voûte céleste et couchent des lits de végétaux,
des cailloux tracent des routes,
– imperceptibles encore.

Oui c’est vrai, moi aussi parfois je tremble un peu,
fou à lier,
et j’enfile des perles aux flammes des tombeaux.

Et Elle, elle, mon Âme, elle se tient debout,
printemps de Mars,
jardin de la rivière montante,
parfum des lilas,
soir à l’encre violette,
toutes les peintures consolées,
les sept ciels du voyage,
– voyage aux Sept Ciels.

Pour elle, s’érige maintenant cette muraille,
blancheur immortelle,
forteresse imprenable.
Une âme évolue,
avance,
conquérante inextinguible,
elle construit des bastions en territoire ennemi.

Nous marchons, sans rien dire,
une flèche sur nos bouches.
Ce silence, plus sage que nous,
il rend fou tous les démons.

L’ange de ses yeux tient les miens, haletants, dans du papier phosphorescent.
Son corps flotte comme un astre.
Dans l’azur, à l’aube arctique, elle est la chaleur du glacier
et ses mains sont de glacials baisers,
froideur fauve,
éternelle et cendre.

Pour demain j’attends, le temps est bon.
A l’infini, sur la dune, je mouillerai sa poitrine de la neige des volcans,
chanson du soir et du matin.
Je la couvrirai, lagune, de toutes ces premières fois,
de l’eau sous le brasier,
de ce néant joyeux.

Dans cette clarté le sol respire,
– enfin.
La fleur pousse, nymphe surréelle.
Du soleil tendu il pleut des millions de mélodies,
au moindre souffle, au moindre geste,
au creux de son iris, moite suspension,
mon âme a son mystère, et mon étoile son énigmatique.
Je veille ainsi sur la Rose revenue de la nuit,
celle qui caresse les jungles, passagers indigènes.

Entre le ciel et le monde, il est maintenant
– un voile
Imperturbable.

Enveloppé par cette beauté, calme et pénétrante,
de mon regard j’effleure
ici un visage embué, là-bas une lune aphrodite,
feuille blanche, forme aimante et subtile,
mystérieuse esquisse.

Il est un horizon,
une fleur royale, exquise.
Mon étrange paradis.

J’aime
J’aime
J’aime ce silence qui porte toute la vie.

J’aime la regarder. Mon Âme.
Sans rien dire.