L’écologie peut-elle être fondée sur un argument moral ?

Pour répondre à la question :

“L’écologie peut-elle être fondée sur un argument moral ?”,

il convient d’abord de préciser ce qu’on entend par morale et par éthique et éviter la confusion fréquente entre la morale et l’éthique.

Tout le monde est d’accord pour dire que ce n’est pas la même chose. Cependant, les définitions varient selon les auteurs et personne ne dit la même chose à cet égard non plus. La distinction fait elle-même débat. J’entends ici par morale, ‘ une idée du bien qui devrait être défendue de manière universelle ‘. L’éthique étant la mise en œuvre de cette morale dans le cadre d’une individualité qui crée ses propres normes et ses propres nuances, ses propres scrupules, dans le cadre de cette morale sociale ou même. en-dehors de ce cadre.

La souffrance des animaux, des végétaux, des terres et des mers et de cette planète dans son ensemble peut assurément appeler à la compassion envers cette même souffrance, dans le cadre d’une éthique individuelle. En particulier quand cette souffrance s’abat sur des êtres sentients. C’est un fait qui ne peut faire débat. Mais peut-on faire de ce souci, une norme morale ? Et si oui, sur quelle base cette norme morale pourrait – elle être fondée ? C’est l’objet de la réflexion.

Il n’est pas prétendu ici que l’écologie puisse ou ne puisse pas, être éventuellement fondée sur d’autres arguments. Je n’observe ici que l’argument de la moralité.

Un film, qui est aussi l’histoire d’un homme, est la première idée qui m’est venue à l’esprit pour tenter de répondre à la question de savoir si l’écologie pouvait être fondée sur un argument moral.

Christopher McCandless est diplômé de l’Université d’Emory en mai 1990, avec un baccalauréat en Histoire et en Anthropologie . Après avoir obtenu ses diplômes, McCandless fait don de la plupart de ses économies et adopte un mode de vie vagabond, il travaille parfois sur la route. (https://en.wikipedia.org/wiki/Chris…). Il découvre l’Arizona, le Grand Canyon, la Californie , et trouve divers petits boulots à travers le Dakota ou encore le Colorado afin de financer le reste de son voyage. Il arrive au Mexique, lorsque lui vient l’idée d’aller en Alaska.

Il met tout en œuvre pour y arriver et parvient finalement à Fairbanks en auto-stop. Il y découvre les montagnes enneigées et se réfugie dans un bus abandonné. Il y restera une centaine de jours. Plus de trois mois de solitude, de compréhension de la nature et de l’être humain. Il découvre en Alaska le bonheur toujours recherché, une paix spirituelle et une sorte de paradis pur et sain. Au bout de deux ans de voyage, il décide qu’il est temps de rentrer chez lui. Mais il est bloqué par la rivière et se voit contraint de rester dans le bus, en attendant que l’eau du fleuve descende à nouveau. Affamé, il se base sur son guide botanique Dena’ina Plantflore qu’il interprète mal et s’empoisonne accidentellement en mangeant des graines de Hedysarum mackenzii, toxique, et différente de Hedysarum alpinum (une légumineuse ressemblant à la gesse tubéreuse) dont la racine renflée est consommée dans certaines conditions par les populations autochtones. On tirera de cette histoire vraie, le film “Into the Wild”, un film américain réalisé par Sean Penn, sorti en 2007 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Into_…).

Cette histoire vraie, tout comme le film qui s’en inspire largement, évoquent la quête du bonheur à travers l’indépendance et la solitude, et posent des questions essentielles à cet égard, mais ils mettent aussi en exergue, la dureté de la vie en pleine nature et la relative inadaptation de l’homme a retrouver cet état naturel sur lequel il fantasme régulièrement mais qui n’a finalement jamais, été le sien.

L’écologie fondée sur un argument moral me parait difficilement défendable.

Tout d’abord en raison de la notion d’Humanité elle-même et ensuite en raison de la férocité de la Nature.

L’Homme est un animal extrêmement vulnérable. Il ne possède pas de venin, il n’est pas doté de facultés particulières de camouflage et est même repérable à longue distance comme un steak sur pattes, il ne possède pas de pinces, pas de carapace, pas de coquille, pas de dentition particulièrement agressive, il n’a pas de cornes, il a des griffes ridicules, il est sensible aux basses températures car il n’a pas de fourrure, il ne peut pas s’enterrer, sa force musculaire est faible comparée à celle d’autres prédateurs, ses vitesses moyennes de course et de nage font rire, il ne peut évoluer dans l’eau sans apprentissage et il ne peut de toute façon pas respirer en territoire sub-aquatique (quatre-vingt cinq pourcents de sa planète lui sont interdits d’habitat), et il ne peut pas s’envoler non plus face à un prédateur …

Dans la nature, sans l’outil, l’Homme est nu.

Nu, dans un environnement terrifiant.

D’autant plus terrifiant à l’époque où il ne pouvait encore expliquer des phénomènes aussi violents et ordinaires qu’un simple tremblement de terre ou un glissement de terrain.

Face à n’importe quel  de ses prédateurs sur cette planète, l’Homme était beaucoup plus démuni que bon nombre d’autres animaux face à leurs propres prédateurs. C’est bien simple : en comparaison de tous les autres animaux qui possèdent soit des armes de défense, soit des armes d’attaque, soit les deux, lui, l’Homme, n’avait rien. Absolument rien. Il pouvait se faire manger par le requin, dévorer par le tigre ou mordre par le serpent ou l’araignée, écraser par le mammouth, empoisonner par une plante, geler par le froid, assoiffer par le désert … Il concentrait sûrement sur lui un nombre incalculable de menaces. Et ce, sans aucune arme naturelle, pour les parer.

A parfois se demander s’il vient vraiment uniquement, d’ici. Avec une constitution féminine qui n’est pas calée sur sa portée, un dos quelque peu inadapté à notre gravité … A – t’il vraiment construit tous ses outils lui-même dans la mesure ou tout, rationnellement, à vue, le condamnait logiquement à disparaître avant d’avoir pu assembler trois feuilles au fond d’une grotte ? Paririez-vous à rebours sur la survie d’une espèce telle que celle-là dans la seule jungle darwinienne ? Pas moi, pas un penny. Mais c’est un autre débat.

Depuis qu’il est ‘ Homme ‘ selon l’histoire officielle de l’évolution, depuis l’outil qui l’a fait Homme, l’Homme se développe donc avec les seules armes dont il dispose. Celles qu’il a fabriquées. L’Homme a donc fabriqué l’outil et il n’est Homme que depuis qu’il a fabriqué et pensé à conserver, son tout premier outil, en vue d’une réutilisation ultérieure. Pas avant. Autrement dit, l’Homme est un être non-naturel. Son humanité s’est constituée concomitamment à la fabrication et à la conservation de son tout premier outil. Avant l’artificiel, l’Homme n’existait pas. L’homme n’était pas Homme. L’Homme, sur cette planète, est un être artificiel. Il est un être que l’artificiel constitue. Et il est le seul être de ce type, ordinairement visible, sur cette planète, ici et maintenant.

L’ outil a été créé par l’Homme pour se protéger de la Nature. L’outil est dirigé d’emblée contre, la Nature. Soit pour se défendre de la rudesse de cette Nature, soit pour tuer d’autres animaux ou même ses semblables, construire son habitat … etc. L’outil constitue l’Homme, l’outil domine la Nature, l’outil n’est pas naturel : l’outil est contre-nature, d’emblée. Ici, l’Homme est contre-nature, d’emblée.

Est-ce qu’on pourrait alors considérer qu’un outil de l’Homme puisse être immoral “ parce qu’il porterait atteinte à la Nature “ ?  ; ce ne me parait pas être fondé dans la mesure où c’est le rôle de n’importe quel outil, depuis la nuit des temps, et ce depuis le premier outil. L’outil et l’Homme se sont constitués concomitamment, contre la Nature. Contre cette Nature sauvage et féroce qui ne l’avait pas doté non plus des outils traditionnels naturels ad hoc et qu’il a donc du fabriquer lui-même, depuis ses premières pointes de silex. Soutenir qu’un outil ne pourrait être en raison de ce seul argument moral de sa nature “contre-nature” impliquerait de bannir tous, les outils et donc, de rayer l’humanité de la carte …

De plus, les armes naturelles des autres animaux portent aussi atteinte à la Nature. C’est leur rôle.

Tuer, conquérir, défendre un territoire, prendre la tête d’un groupe, construire son habitat là où il l’a décidé, … chaque animal possède ses outils qu’il utilise pour perpétuer son espèce et sa singularité dans le cadre de son mode de vie en n’ayant nullement égard à quelque question de moralité que ce soit.

On pourrait s’en étonner mais on ne s’étonne plus de cette immoralité lorsqu’on regarde la férocité de la Nature et son caractère foncièrement immoral dans son ensemble.

Ceux qui prétendraient que les animaux auraient une attitude plus morale que celle de l’Homme le feraient sans aucun, fondement. Ont-ils jamais mis les pieds dans une jungle ? Ont-ils jamais observé une gazelle dévorée par un lion ? Ont-ils vu la férocité des tempêtes, des tremblements de terre et la fureur des volcans en éruption qui sont aussi, des éléments de la Nature, et qui s’abattent sans distinction aucune, sur tous les organismes vivants : humains, végétaux et animaux aux alentours, et ce, sans aucune considération morale.

La Nature est donc fondamentalement, immorale. A-morale pour Elle-même. Im-morale pour l’Homme qui la regarde en face, telle qu’elle

– est.

Par voie de conséquence, développer un argument écologique sur base de la moralité, c’est développer un argument contre la nature de la Nature elle-même.

L’écologie, pour être fondée sur un argument moral, devrait alors reconnaître qu’elle est dans le même temps :

– contre-nature

– anti-humaniste.

— Anti-humaniste – car ce faisant, elle développe un argument moral à propos d’un outil pour le discriminer comme bon ou mauvais parce qu’il serait “contre la Nature” ou pas, alors que n’importe quel outil est par définition, dirigé “ contre la Nature “ et que l’humanité est fondée par l’outil contre-nature. L’outil, par définition, n’est jamais naturel. Il est constitue d’emblée contre la nature, quel qu’il soit ; même si certains outils sont moins agressifs que d’autres, il n’en est pas un seul qui ne soit dirigé contre l’idée de naturalité. En plus d’être anti-humaniste, l’argument serait donc de toute façon, totalement inopérant.

— Contre-nature – parce qu’il s’agirait de prétendre alors que l’Homme devrait agir différemment que la Nature qui n’a pourtant elle, aucune morale. Si la Nature est immorale, il n’y a aucune raison morale qui puisse justifier de ne pas lui porter atteinte. Un argument moral ne peut justifier son existence en protégeant exactement son contraire.

En conclusion, il ne me parait pas possible de fonder l’écologie sur un argument moral.